changement d’adresse

mars 30, 2010

le blog a été transféré sur le site du Nouvel Observateur, avis aux amateurs !!!


colère collective contre colère solitaire

mars 9, 2010

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Des parents d’élèves de l’école primaire de Pantin déposent une plainte au tribunal administratif contre l’absentéisme des professeurs, mais un absentéisme qui n’est pas le fait des professeurs puisque ces absences étaient prévues – congés de maternité, stage de formation, etc. – mais de la désorganisation de l’administration. L’intitulé de leur plainte est d’ailleurs « pour défaillance dans l’organisation du service public ». D’après le ministère, 2,2 millions en moyenne d’heures de cours ne sont pas remplacées, dans le secondaire. La réponse de Luc Châtel : embaucher de façon contractuelle des étudiants ou des professeurs retraités ! en même temps qu’il supprime des postes à tour de bras. La logique semble avoir déserté le ministère de l’éducation nationale qui précarise volontairement le métier jadis si noble de professeur. Pour pallier un défaut de son administration, il répond par ce qui ne peut être perçu autrement que comme une provocation. Confier l’éducation de nos enfants à des bonnes âmes et des quasi-bénévoles ressemble à s’y méprendre à un retour insidieux à l’âge de l’éducation religieuse…

Quand la colère va-t-elle enfin donner lieu à un rassemblement politique ? Quand l’humiliation et la détresse de voir son métier piétiné symboliquement et réellement vont-elles libérer un acte de révolte fort et surtout collectif ? Quand le peuple retrouvera-t-il le sentiment de soi, l’impression d’exister comme un peuple, dont la solidarité et l’idée d’un avenir seraient les piliers, une conscience de soi qui ferait de lui un sujet et non plus seulement l’objet ou plutôt le terrain de jeu d’un gouvernement qui a tout intérêt à détruire le lien social pour que ses provocations, bien que blessantes, soient supportées en silence dans la honte et la rage solitaires ? Cette honte et cette rage, dans le milieu de travail, sont retournées contre l’individu lui-même, et son salut, qui jadis était un vote, une protestation, une association, du militantisme, est devenu le suicide. La mort est aujourd’hui l’alternative à la révolte. Ou elle est une révolte suprême, mais une révolte solitaire. Si la révolte est collective, alors elle devient politique, et c’est vers une autre vie qu’elle tend. Ne laissons pas la politique devenir le monopole de quelques techniciens, arrêtons de croire qu’elle ne sert à rien et que « c’est tous les mêmes », la politique, ce n’est pas des chiffres, des lois, des discours, c’est un élan commun, une réflexion sur la cité, sur soi dans la cité, et par là sur les autres. Si au moins le gouvernement actuel pouvait en creux, redonner vie à cette idée de la politique, alors il n’aura pas été tout à fait inutile.

Ma tristesse et ma colère de voir ma profession foulée aux pieds m’anéantiraient si elles n’étaient pas partagées, mais de les savoir communes les rend fertiles. C’est ça, le début de la politique.


les forces de l’ordre sauvent un sandwich, des lycéens se font agresser à l’arme blanche en toute impunité.

février 16, 2010

Ironie, ironie. Des élèves se font agresser hors et dans l’enceinte des lycées, mais où est la police? Dans un UGC opéra, parce qu’une cliente est entrée avec un sandwich qu’elle n’avait pas acheté dans l’enceinte du cinéma…La police? N’était-ce pas l’organe de l’Etat pour faire respecter la loi et protéger les citoyens? Eh non, elle est mise au service d’institutions privées, parce qu’on ne rigole pas avec les sandwiches.


L’éducation nationale en berne.

février 15, 2010

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Cette semaine en vrac aux infos : une institutrice SDF parce qu’elle ne peut plus payer un loyer, des professeurs en grève parce qu’on refuse à leur lycée des postes de surveillants, des suppressions de poste à tour de bras tandis que la violence grandit, et que la seule façon d’y remédier – même si l’école n’est pas tenue de régler tous les problèmes sociaux – est d’engager plus de professeurs pour amoindrir les effectifs d’élèves, les stagiaires qui vont voir leur service passer à 18h,  autant d’heures ôtées aux professeurs diplômés, ce qui facilitera la suppression de postes, mais aussi l’exploitation de ces stagiaires sans droit et sans formation…

Ce si noble métier de professeur, qu’on met tant d’années d’études à atteindre, pour gagner 2000 euros par mois (un studio à Paris coûte dans les 800€) et assister impuissants à la détresse et à la baisse de niveau des élèves…des années d’études méprisées puisque des stagiaires vont désormais remplacer des diplômés, comme si enseigner était à la portée de tous, n’exigeant aucune expérience ni savoir particuliers. Et pour les stagiaires dont les compétences sont là, la situation de non-droit qui les fragilise; la volonté de dresser les uns contre les autres, disciplines contre disciplines (on enlève des heures à l’une pour les rajouter à l’autre, un prof vole son métier à un autre prof, un stagiaire à un agrégé, un capesien à un autre en étant obligé d’accepter les heures supplémentaires….). Or dissoudre le lien humain est la première étape du fascisme, sa condition de possibilité : moins il y a de solidarité entre les êtres humains, plus il devient simple d’imposer une politique qui va à leur encontre. Quant au procès des forcenés du politiquement correct qui s’émouvraient de ce terme de fascisme, je les renvois aux livres précieux de Hannah Arendt sur l’origine du totalitarisme : isoler les individus est structurellement la première victoire des apprentis dictateurs. Espérons que pour nous, ce soit la dernière, et que ce qui relève encore de la démocratie malgré certaines transgressions, ne dérive pas vers l’une de ses pathologies – les grands totalitarismes sont nés d’une démocratie gangrenée, c’est pour cela qu’il faut rester vigilant face à la gangrène, or elle a déjà gagné du terrain. Un terrain en tout cas préparé pour la dissolution de l’école.

Se lever la peur au ventre, chaque heure de cours devenant un combat, douter de soi, de ses compétences, parce qu’on n’arrive plus à élever la voix, corriger des fautes de français au lieu de corriger des copies, être humilié par son ministère qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir quelle est la situation réelle, ou qui peut-être au contraire a cyniquement planifié la destruction systématique de ce qui était l’un des piliers de la République et de fierté française: l’éducation nationale. Le président de la République use sciemment de la stratégie d’Erostrate, resté dans l’histoire pour avoir détruit le temple de Diane à Delphes – personne ne se souvient de son architecte. On retire plus de gloire à détruire qu’à construire, quand on a décidé d’abolir le temps et que l’immédiateté était plus rentable que la longue durée: combien de temps mettra-t-on à reconstruire ce qu’ils sont en train d’incendier? Au panthéon des fossoyeurs, Nicolas Sarkozy a déjà sa place.

Et dire qu’il y existe des solutions à ça, des solutions simples. On ne fait pas d’économie sur l’avenir d’un pays, on y met au contraire tous les moyens.


“le relativisme culturel n’a pas de limite”

février 8, 2010

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Hier sur France info, Djemila Benhabib était interrogée sur son livre autobiographique. Elle a prononcé une phrase que je pense décisive: “le relativisme culturel n’a pas de limite”. Et c’est bien ce dont il est question, aujourd’hui, avec la burqa et autres signes inquiétants d’une montée de l’intégrisme. Le relativisme culturel c’est penser que les valeurs dépendent des cultures, ainsi la valeur de l’homme serait relative à la culture à laquelle il appartient, et nul ne saurait juger d’une autre culture sans en adopter le point de vue. Il n’y aurait donc pas de valeur transcendante, ou de valeur universelle. Il n’y aurait pas non plus de critère supra-culturel permettant de juger d’une culture. Ce « relativisme culturel » a longtemps été prôné par des groupes d’extrême gauche d’obédience maoïste, mais aussi par des courants moins extrêmes : et il est vrai qu’on peut se demander à quelle aune juger des différences culturelles et à ce titre imposer nos vues. C’est la grande question de “l’impérialisme culturel”, dénoncé par les tiers-mondistes les plus zélés. Ce terme recouvrirait le désir occidental d’exporter sa façon de penser, dernier avatar de son “impérialisme constitutif” – après avoir colonisé les terres, l’Occident exporte ses modèles moraux : le relativisme culturel, c’est dire que la morale n’existe pas autrement que sous forme de préceptes culturels…Dans cet anti-occidentalisme très en vogue aujourd’hui, c’est donc et avant tout le déni d’une universalité possible qui se cache. Car les valeurs que revendique l’occident, ce sont les valeurs des droits de l’homme, c’est l’aspiration à l’universalité, autrement dit à l’idée d’humanité. A ne pas confondre avec les valeurs théologico-moralisantes du Bien et du Mal dont l’Amérique de Bush était le porte drapeau.

Dire que les valeurs que portent les droits de l’homme sont elles aussi l’expression d’une culture particulière, c’est précisément faire du relativisme culturel, et à ce titre accepter tout autre système de valeur. C’est la critique marxiste des droits de l’homme qu’on ressort de derrière les fagots, sans en connaître l’historicité, le contexte… et sans comprendre où mène ce type de discours. Si les Islamistes en revendiquant leur différence culturelle pour légitimer par exemple la burqa, savaient qu’ils plébiscitent Marx, lui qui était si férocement anti-religieux ! Ironie de l’histoire qui voit se rejoindre extrême gauche et intégristes.

Or il est une autre position, qui revendique les droits de l’homme comme extra-culturels, et le prisme sous lequel juger des autres cultures. Pour le dire autrement, le critère selon lequel on a à juger des cultures est l’homme dans son intégrité: si celle-ci est entamée, alors on est en droit de critiquer la culture en question. Quand la culture se retourne contre l’homme, comment appeler ça encore une culture? Il y a là un problème logique.

Le relativisme culturel a toujours été le discours de ceux qui dénoncent les droits de l’homme, c’est l’argument de la Chine, ça a été celui du Cambodge des Khmers rouges, c’est celui de ceux qui entendent imposer une forme de totalitarisme en le légitimant par un discours culpabilisant à l’endroit des pays démocratiques. C’est aussi le discours des religieux fanatiques qui vivent dans un pays laïque et par provocation décident de transgresser ses principes.

Les droits de l’homme sont en effet le résultat d’un débat historique, et sont bien tributaires du XVIIIème siècle dont ils sont issus, mais cette émergence dans le temps n’enlève en rien leur portée universelle. Ils ne sont pas une politique, ils sont une limite, un critère à l’aune duquel juger d’une politique. Or aujourd’hui, ils sont mis à mal même en France qui les a vu naître. A la fois, elle s’en revendique pour fustiger la burqa, et ce à juste titre, mais d’un autre côté, elle les transgresse en renvoyant des enfants, des femmes, des hommes, dans des pays en guerre, ou dans des pays qu’ils ne reconnaissent plus comme leurs, sous prétexte qu’ils n’ont pas leurs papiers.

Il est aujourd’hui difficile de se revendiquer Français, et c’est bien paradoxal quand certains doivent fournir des pièces justificatives pour prouver leur nationalité. Une nationalité tachée par la honte, c’est peut-être cela que le débat sur l’identité nationale devrait prendre en compte: a-t-on toujours la fierté d’appartenir à la nation des droits de l’homme quand elle est gouvernée en dépit de ses principes fondamentaux? Aura-t-on vraiment envie de signer leur charte, sachant que cette charte et le débat qui l’a précédée vont à l’encontre de ce qui fait la grandeur de la France? Je ne me considère pas d’une France qui crée des apatrides, la dernière fois qu’elle l’a fait, c’était en 1940, je ne me considère pas d’une France qui demande à ses citoyens de prouver leur appartenance par des justificatifs administratifs sur plusieurs générations, je ne me considère pas d’une France inhumaine, dans laquelle les enfants ont peur d’aller à l’école parce qu’à la sortie des policiers piègent leurs parents et les envoient dans des centres de rétention, où sont aménagés des salles spéciales pour ces mêmes enfants…


Derrière la burqa

février 5, 2010

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Un éditorial du New York Times fustige au vitriol l’attitude de la France à l’endroit de la Burqa, la comparant à celle inverse mais tout aussi radicale de l’Afghanistan qui impose aux femmes la burqa. Cette charge est faite au nom de la liberté individuelle, un des principes fondamentaux de la démocratie américaine, liberté individuelle face à l’Etat, l’individu primant le collectif. C’est une vision libérale de la liberté, voire ultra libérale qu’on peut interroger ; certes en dernière instance la volonté de l’individu devrait être le rempart à tout abus de pouvoir, à toute rupture du pacte social. Mais quand on parle de liberté, de quoi parle-t-on ?

Il s’agit ici d’une dialectique fort délicate entre la liberté et la contrainte. Les opposer est assez naïf, voire imbécile. Toute liberté se nourrit de contrainte, encore faut-il trouver les bonnes proportions, et si la contrainte est trop forte, la liberté périt. Mais qu’est-ce qu’une liberté sans contrainte ? Un vertigineux champ des possibles, où tout est permis : comment alors décider que telle chose est acceptable, tandis que telle autre ne l’est pas ? C’est la problématique aujourd’hui de l’interdiction de la burqa : est-elle légitime, et participe-t-elle de ces contraintes qui accroissent la liberté ? Ou tout au moins lui donnent un cadre ? On entre alors dans un autre débat, mais qui interroge lui aussi la liberté : devenir libre de penser est une conquête, pas un état de fait.

Conviendra-t-on que la burqa est une guise de prison pour une femme ? Après tout, ce n’est peut-être pas si évident, les évidences devraient avoir vocation à être remises en cause…

De prime abord, elle en a l’apparence, de façon très littérale, ce voile intégral enferme le corps de la femme. Mais cet enfermement vaut-il prison spirituelle ? Il est question de se protéger du regard des hommes, des autres hommes, ceux qui sont extérieurs à la maison : on suppose que le regard masculin est forcément de concupiscence, et que la seule relation entre l’homme et la femme ne peut être que sexuelle. Ainsi le voile sexue tout rapport humain en les fondant sur la distinction biologique. Or la dimension biologique est celle qui renvoie l’homme à son animalité, et l’animalité est une prison, puisque c’est en prenant du champ par rapport à elle que la conscience émerge. Quand l’homme ne colle plus à sa nature, alors il commence à devenir humain, c’est l’espace incompressible pour que puisse se développer la pensée.

Une femme qui choisit sa prison l’a-t-elle fait en toute conscience ? Et même si elle l’affirme, qu’est-ce qui en elle a fait ce choix ? Le désir de plaire à son mari ? La peur de sa famille et de sa communauté ? La manipulation idéologique dont elle a été l’objet ? Ce choix et j’emploie ici ce terme dans son sens le plus faible est-il l’objet d’une réflexion préalable et indépendante ? A part la haine de soi, rien ne saurait le justifier… Souvent, les premières résistances des élèves en classe de terminale à la philosophie s’expriment ainsi : je ne veux pas être influencé, je préfère penser par moi-même. On a là la réaction type de ceux qui confondent l’opinion et la pensée : or on ne possède pas une opinion, c’est elle qui nous possède. La pensée advient une fois qu’on a remis en cause l’opinion, qu’on l’a interrogée, peut-être alors coïncidera-t-elle avec elle, mais dans la plupart des cas, on s’aperçoit que l’opinion que l’on a est la chose la moins personnelle et la plus fragile, et que précisément elle ne nous appartient pas en propre. Elle est la voix de la mode, ou des courants de pensée auxquels on appartient, elle a les accents de l’émotion, mais rarement de la pensée. Aussi, lorsque j’entends une femme dire « j’ai choisi de porter la burqa », je crois entendre un élève s’élever contre les philosophes parce qu’ils le détourneraient de sa pensée propre, et au lieu d’essayer de comprendre la pensée des autres avant d’arriver à la sienne, il se condamne à la surface des choses et aux fluctuations du monde. Penser est un travail de chaque instant, faire un choix tel que celui de porter la burqa exige ce travail d’indépendance et d’autonomisation. Il y a là une contradiction flagrante entre le-dit choix, et l’indépendance…

Que le débat sur la burqa arrive à un moment suspect, et participe d’un intérêt politicien, c’est une chose, néanmoins maintenant qu’il est là, il faut bien se poser la question. La burqa n’est pas un simple vêtement, c’est une provocation, un geste prosélyte qui porte l’idéologie salafiste directement dirigée contre la République mais aussi contre l’Islam puisqu’il n’est nulle part écrit dans le Coran que les femmes doivent être entièrement recouvertes. Or la République a été trop laxiste avec ces provocations, précisément parce qu’en bons infiltrés, ceux qui promeuvent la burqa revendiquent cette liberté individuelle, détournant le sens même de la liberté au profit de son contraire, à savoir à terme une dictature politique et religieuse ; cet argument est redoutablement ingénieux, puisque l’addition de ces « libertés » individuelles devraient mener à la liberté de choisir son bagne. Autrement dit la liberté individuelle sert un dessein qui lui n’est plus du tout individuel puisqu’il a pour finalité de tuer symboliquement l’individu. Dès lors cette liberté s’annule, et ce que certains zélateurs outre-atlantique de cette interdiction d’interdire appellent liberté est en réalité l’arme de l’assujettissement. La religion n’a pas besoin de signe extérieur sauf quand elle devient politique, et si les propos racistes sont punis pénalement, pourquoi l’incitation à la haine et à un nouveau type de ségrégation ne devrait-elle pas l’être elle aussi ?

Poser le problème en termes de liberté individuelle c’est donc d’emblée le fausser.

Mais ne faudrait-il pas repousser à plus tard la décision de légiférer, qu’elle ne soit pas phagocytée par les élections à venir ? Qu’elle soit précédée d’un débat et d’une réflexion qui nous grandiraient tous puisqu’il s’agit en dernière instance de débattre et de réfléchir sur les fondamentaux de notre République. Et alors, pourra-t-on se pencher non plus sur la burqa comme symptôme, mais sur la maladie elle-même, et ce n’est pas une simple loi qui saura l’éradiquer.


Sarkozy devrait lire Pascal (pas Sevran)

février 3, 2010

“voulez-vous qu’on croie du bien de vous? N’en dîtes pas” (Pascal, Les Pensées)

Mais alors qu’est-ce qui fait qu’on dira du bien d’un homme politique (n’est-ce pas là un objectif naturel de tout homme, et plus encore de tout homme public) ? Son action? Sa pensée? Le problème actuel est que s’il y a des actions, elles ne sont que les conséquences des paroles, parfois elles n’adviennent pas, mais les paroles ont été prononcées. Or ces paroles ne sont plus l’expression d’une pensée. Elles obéissent à deux principes d’ailleurs pas toujours compatibles:

1) le sentiment ou l’émotion; ainsi on a entendu le président proposer le parrainage d’un enfant juif mort par un enfant dans chaque école, on l’a entendu proposer de déposer les cendres d’Albert Camus au Panthéon sans même en référer à sa famille, et autres propos qui ont fait chou blanc, pour la bonne raison qu’ils étaient lancés sans réflexion préalable – ce vieux dicton, tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler a une certaine sagesse, et à défaut de lire Pascal, on peut s’en remettre à la philosophie populaire (est-ce vraiment mieux lorsqu’il fait ce qu’il dit? C’est encore  un autre débat). Or l’émotion est une réaction sur le vif, qui empêche le temps de la pensée. L’émotion, c’est l’abolition du temps, elle est passive, instinctive, et masque parce qu’elle remplace, la possibilité d’une réflexion. Il est problématique, pour des décisions politiques, qu’elles s’extraient d’une temporalité qui leur donnerait pourtant sens, et les inscrirait au sein d’une Histoire. Je ne peux m’empêcher de faire un peu de prosélytisme familial, mais enfin, on peut difficilement mieux exprimer la chose qu’en ces termes: “les idées mûrissent comme les fruits et les hommes. Il faut qu’on laisse le temps au temps. Personne ne passe du jour au lendemain des semailles aux récoltes, et l’échelle de l’Histoire n’est pas celle des gazettes. Mais après la patience arrive le printemps.”

Certes, on devine une pensée plus globale qui sous-tend les actes politiques actuels – mais là encore, peut-on vraiment appeler ça pensée puisqu’il s’agit plutôt d’une notion de profit bien comprise, d’une destruction systématique des fondamentaux démocratiques et républicains, d’une privatisation généralisée des services d’Etat (école, hôpital) additionnée paradoxalement d’une extension du pouvoir de l’Etat en tant qu’il est personnalisé, extension dans la société civile, dans la justice, là où précisément le pouvoir politique ne devrait pas avoir de mainmise. La politique actuelle sert une volonté de puissance qui est celle d’un homme – la volonté de puissance est un élément essentiel du pouvoir, mais elle ne peut être le seul. L’appel réel au service de la communauté liée, certes, à une haute idée de soi, représente finalement le seul vecteur louable de cette volonté de puissance, aussi la volonté de plaire est-elle fondamentalement suspecte puisqu’on ne peut se soucier de plaire lorsqu’on gouverne.

2) Le deuxième principe auquel obéissent les discours du chef de l’Etat, c’est la communication. “Communiquer” s’est substitué au “faire” et au “penser”, du moins la pensée est-elle monopolisée par les stratégies de communication. C’est alors une pensée technicienne et non une pensée authentique. La communication rejoint le désir de plaire, elle remplace l’acte par le discours, à tel point que ne subsiste que le discours: il s’agit de faire croire, mais de faire croire à quoi? Au désir d’un mieux être collectif? A une volonté bonne? Au souci du bien commun ? A la sollicitude, à la proximité? Que d’artifices, qui se multipliant montrent ce qu’ils cachent: l’absence de tout cela. La communication ne sert pas l’avenir mais le seul présent, on ne construit pas un pays, on construit une image, le peuple français fait office de simple miroir, et en a longtemps joué le rôle dévolu par la méchante reine. Il commence à sortir du sortilège.

Ce n’est pas un phénomène totalement neuf, on en trouve les prémisses dans Le Prince, de Machiavel, père de la politique contemporaine, mais ici, elle prend toute la place, et le désir de plaire déborde le désir de faire.

Quant à la forme du discours, nous en avons déjà parlé, mais qu’un chef d’Etat écorche à ce point la langue du pays qu’il représente est une incongruité si obscène eu égard aux exigences aujourd’hui imposées pour acquérir la nationalité française, qu’on n’aura de cesse de le souligner.


Eric Besson s’excuse de la forme d’un débat, argument spécieux puisqu’il est impossible de dissocier la forme du fond

février 1, 2010

Eric Besson fait son mea culpa quant au débat sur l’identité nationale, expliquant qu’il y a eu une erreur sur la forme. Intéressant argument : comment dissocier le fond de la forme, et particulièrement lorsqu’il s’agit d’un débat, par conséquent lorsqu’il s’agit d’échanger des idées – en l’occurrence des opinions plus que des idées. Que valent les idées sans les mots, peut-on penser l’identité nationale en se passant de la forme pour la définir? C’est la forme qui fait ici le fond, et c’est bien pour cela qu’il faut faire attention aux mots qu’on emploie, à la forme qu’on donne au débat, parce que les discours comme les dispositifs participent déjà du fond : il n’y a pas de question d’identité nationale en dehors du débat qu’on a voulu mener, comme si elle existait en attente, dans le ciel des Idées, et qu’on avait attendu qu’Eric Besson (et son marionnettiste Nicolas Sarkozy) l’en fasse descendre ou la sorte déjà toute prête d’un tiroir. C’est la décision d’en faire aujourd’hui et dans la précipitation un débat qui crée la problématique de l’identité nationale, dès lors, comment séparer la forme du fond? D’autant que la forme choisie, c’est aussi le “moment” choisi, à quelques semaines des élections, et dans la précipitation, sans travail de réflexion préalable, en lançant cette question dans l’arène publique, au lieu d’en faire un sujet d’étude approfondie, libérant par là le racisme, la haine, les préjugés, les amalgames, privilégiant l’opinion à la pensée, l’émotion à la réflexion; cette forme là serait-elle accessoire, anodine? Non puisque c’est elle qui a orienté le fond.

Sépare-t-on la forme du fond quand Georges Frêche affirme que Laurent Fabius n’a pas une tronche très catholique? Les mots portent une charge indépendante de ceux que l’intéressé dit avoir voulu leur donner, aussi faut-il les manier avec précaution et responsabilité, alors, décider d’un débat national sur l’identité française, c’est d’emblée faire acte d’irresponsabilité ou d’électoralisme cynique.


Mohamed Sifaoui

février 1, 2010

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L’autre jour, sur France Info, une voix qui réconforte, celle de Mohamed Sifaoui qui vient d’écrire « Pourquoi l’islamisme séduit », intelligent, parlant avec une précision de vocabulaire et une justesse de pensée qui soulagent un peu de la démagogie ambiante. Et cette formule lapidaire : on débat de la croix gammée au lieu de s’intéresser au nazisme, parallèle qui n’est pas seulement une métaphore, avec la burqa et le salafisme, puisque l’intégrisme est avant tout une idéologie fasciste.

Et cette évidence à laquelle on ne songe jamais: inviterait-on un intégriste catholique sur les plateaux de télévision comme on invite Tarek Ramadan, qui est pourtant le type même de l’intégriste musulman ? Non, bien sûr que non, alors pourquoi ce traitement de faveur à l’endroit de l’Islam radical ou islamisme? Fait-il peur? Est-ce une vieille culpabilité (ça vaudrait surtout à gauche) qui invite à certains égards envers ceux qui ont réussi à se faire passer pour des victimes (égards qui s’apparentent plutôt à de la condescendance), ou est-ce à l’inverse, l’argent de l’Arabie Saoudite (d’où sont issues les mouvances les plus radicales) qui fait loi? Il y a dans le meilleur des cas une irresponsabilité criminelle, dans le pire, une complaisance qui mène à une complicité peut-être inconsciente, mais qui n’en est pas moins dangereuse. Et les voix laïques, les représentants d’un Islam modéré, quand et où peut-on les entendre? Quelle visibilité leur offre-t-on, eux qui pourtant sont les porte-parole du plus grand nombre? La France et ses médias ont tout de même à ce propos une position étrange. Et parler de la burka de la façon dont on le fait ne vient que brouiller les pistes et voiler la possibilité d’un vrai débat, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en faille pas parler, au contraire.


anniversaire et devoir de mémoire

janvier 28, 2010

un anniversaire comme celui de la libération du camp d’Auschwitz ne doit pas masquer le devoir de mémoire: le devoir de mémoire, ce n’est pas seulement se souvenir: le souvenir peut se cantonner, pour ceux qui ne l’ont pas vécu, au jour anniversaire, occasion de documentaires, de reportages, de rappels historiques…, à une pensée émue pour les morts, à une indignation devant l’horreur…à des cérémonies, ce qui est indispensable, mais pas suffisant. Le devoir de mémoire comprend ce souvenir, bien sûr, qui a la même fonction que l’enseignement de l’histoire: essayer de ne pas reproduire, comprendre l’enchaînement des événements pour les éviter, regarder l’horreur en face pour qu’elle n’advienne plus. C’est le “plus jamais ça”, cette formule qui à l’épreuve des faits, fait long feu. Le devoir de mémoire va plus loin, c’est la nature humaine qu’il interroge. Comment et pourquoi des hommes à peu près normaux se sont transformés en bourreaux? Comment des centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants ont pu être exterminés tandis que la solution finale était entrée dans les moeurs, avait été banalisée pour un nombre incalculable d’individus… comment la déshumanisation a-t-elle pris des proportions aussi vastes, au point de mettre en cause l’humanité même? L’humanité en l’homme: l’entreprise de déshumanisation est l’oeuvre d’hommes qui se sont par là eux-mêmes déshumanisés. On peut comprendre les rouages du totalitarisme, ses étapes, ses conditions de possibilité, mais ce qu’on ne peut définitivement éradiquer, c’est cette possibilité de déshumanisation, non pas chez les autres, mais chez soi-même ! autrement dit le devoir de mémoire, c’est se souvenir que des hommes ordinaires sont devenus des bourreaux, qu’en chacun de nous se loge un ennemi, un barbare, qu’en chaque homme existe sinon la tentation du moins la possibilité de se nier soi-même. Et c’est ce contre quoi il faut lutter: le devoir de mémoire, c’est la vigilance à l’endroit de notre humanité.

par ailleurs, il faut  lire et relire Hannah Arendt, Giorgio Agamben, Bettelheim, Etty Hillesum… des élèves de terminale ignorent ce qu’est la “solution finale”, j’en ai fait l’expérience, et on veut supprimer des cours d’histoire… toute proportion gardée, il y a là, les prémisses d’une déshumanisation, celle qui passe par la destruction insidieuse mais systématique de la culture… Vigilance, encore une fois…


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